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Ce sont les scientifiques du XVIIIe siecle qui ont pour la premiere fois classé l'espece humaine en différentes "races". Retour sur l'histoire d'une théorie qui a dérivé de maniere tragique dans la sphere publique.
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La distinction de faits et de valeurs, propre à l’Ancien Régime, proposait quelques avantages mais surtout beaucoup d’inconvénients. Elle se basait sur l’idée reçue selon laquelle les savants définissaient les faits et les politiques et moralistes les valeurs.
Dans la notion de fait, tout d’abord, « on est obligé de limiter "fait" à l’étape finale d’un long processus » (p. 140), mais cela signifie donc que ces faits sont passés par bien d’autres stades avant d’arriver à cet état de « fait ». On cache ainsi toute l’activité savante, on oblige finalement les faits, quels que soit leur stade de production, à se figer en un seul état. De plus, la notion occulte complètement la théorie qui permet de leur donner un sens, elle recoupe sur ce point l’opposition malheureuse entre théorie et faits « bruts ». En effet, « si le respect des matters of fact apparaît essentiel à la déontologie des savants, il n’en est pas moins vrai qu’un fait isolé demeure toujours dénué de sans tant qu’on ne connaît pas de quelle théorie il est l’exemple, la manifestation, le prototype ou l’expression » (p. 141).
La notion de valeurs, quant à elle, dépend entièrement de la définition préalable de faits. « Si pour faire advenir ce qui doit être, les valeurs exigent de rejeter ce qui est, on leur rétorquera que l’obstination des faits établis ne permet plus de rien modifier : "Les faits sont là, que vous le vouliez ou non" » (p. 142). De plus, la modestie des scientifiques qui ne parlent « que des faits » égare ceux qui doivent juger des valeurs : les moralistes acceptent ce noble rôle, beau et difficile. Mais en jugeant des faits, les scientifiques gardent pour eux la multitude des informations qui, si elles permettent bien de définir l’être, sont aussi utile à définir le devoir être. Comment, en effet, ranger les propositions par ordre d’importance (ce qui est finalement le but des valeurs), si on ne peut pas connaître les « habitudes » intimes de ces propositions ?
Aussi, dans le système actuel, il suffit qu’un fait soit avéré pour qu’il appartienne pour toujours à la réalité. Il est donc tentant de faire passer une valeur que l’on souhaite promouvoir du côté des faits. La distinction des faits et des valeurs va donc devenir plus opaque et rendre indémêlable ce qui est de ce qui doit être. Distinguer les sciences de l’idéologie reste un but louable, mais qui ne nous avancerait finalement pas beaucoup. Il va donc falloir construire un nouvel arrangement qui arrivera à garder les avantages de la distinction faits / valeurs sans en garder les inconvénient évoqués.
Latour, après avoir lentement décortiqué les notions de faits et de valeurs, en arrive à la reconstruction de deux nouveaux pouvoirs.
Le pouvoir de prise en compte, tout d’abord, consiste à se poser la question : « combien de propositions nouvelles devons-nous prendre en compte pour articuler de façon cohérente un même monde commun ? » (p.158). Ce nouveau pouvoir apporte deux exigences, l’une venant des anciens faits, l’autre des anciennes valeurs. En premier lieu, l’arrivée de nouvelles entités candidates (c'est-à-dire demandant à rentrer dans le collectif) ne doit cesser de rendre le collectif perplexe : pas question de les mettre à l’écart sous prétexte qu’elles perturbent le collectif. C’est ce que Latour appelle l’exigence de réalité extérieure. Ensuite, il estime qu’il faut élargir au maximum le débat, s’assurer que toutes les voix aient été entendue et s’assurer également de la fiabilité et de la crédibilité des ces porte-parole. C’est l’exigence de pertinence.
Le pouvoir d’ordonnancement, ensuite, répond quant à lui à la question : « quel ordre faut-il trouver à ce monde commun formé par l’ensemble des nouvelles et des anciennes propositions ? » (pp. 158-159). Cela signifie tout d’abord qu’il faut s’assurer de la compatibilité des nouvelles propositions avec celles qui existent déjà, grâce un travail de hiérarchisation par compromis. On évite ainsi de multiplier le nombre de propositions admises au sein du collectif (ce que tendait à faire le premier pouvoir). C’est l’exigence de publicité. Enfin, Latour insiste sur la nécessité d’instituer les nouvelles propositions au sein du collectif : une fois la discussion close et la hiérarchie établie, il convient de s’assurer que l’on ne rouvrira pas le débat ultérieurement. Les propositions ainsi acceptées font partie du monde commun et interviendront comme base pour les futures discussions. C’est l’exigence de clôture.
Les propositions candidates à l’existence se proposent donc tout d’abord à la chambre haute (pouvoir de prise en compte), puis à la chambre basse (pouvoir d’ordonnancement). Certaines sont acceptées et donc institutionnalisées, tandis que d’autres sont rejetées. Mais ce rejet n’est que provisoire car elles n’auront de cesse de revenir attaquer le collectif pour demander leur droit à l’existence. Le collectif agit donc par cycles, il intègre peu à peu les propositions du « monde extérieure », étape par étape. L’ancienne « réalité extérieure » de l’ancien mythe de la Caverne fait ainsi place à une nouvelle extériorité : celle des entités en appel.
Dossier réalisé par Jérémie Pottier
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