Thierry Lefebvre enseigne l'histoire des médias à l'Université Paris 7, dans le cadre de la licence Sciences Fondamentales et Appliquées et du master Biogeomedia. Il intervient également lors de conférences à la Cinémathèque Française. Il revient pour Réflexiences sur la parution de son livre "La Bataille des Radios Libres", édité par Nouveau Monde en mai 2008.
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RX : Quel est votre parcours ?
J'ai fait des études de pharmacie pour devenir attaché des hôpitaux, poste que j'ai occupé pendant environ 10 ans. Dans le même temps je suivais des études d'audiovisuel. Cela m'a permis de devenir ensuite maître de conférences et d'enseigner, entre autres, l'histoire des médias.
RX : D'où vient votre intérêt pour la radio ?
Les radios m'ont toujours intéressé. Dans le milieu des années 80, j'ai pris part au mouvement. J'étais parfois bénévole, parfois rémunéré. A l'époque les radios cherchaient beaucoup de gens pour assurer la technique, qui était bien plus simple qu'aujourd'hui. Mais j'ai également été animateur pour des antennes libres et j'avais une prédilection pour des créneaux très importants, en général entre 22h et 6h. J'ai animé beaucoup d'émissions au sein de "Fréquence Libre", "Ici et Maintenant !" et "Futur Génération" (ndlr = l'ancêtre de FG Radio)
RX : A qui doit-on l'invention de la radio ?
Il n'y a pas un mais plusieurs découvreurs de la radio. Il faut citer bien sûr Hertz qui a produit le premier des ondes électromagnétiques. Branly, quant à lui, a mis au point le premier révélateur de ces ondes électromagnétiques, le cohéreur. Mais celui qui a véritablement lancé l'industrie radiophonique est Marconi, un jeune scientifique italien. C'est le premier à avoir breveté le système et à avoir organisé une émission internationale (entre la France et l'Angleterre). Pourtant, il faudra attendre encore 20 ans pour entendre la première station commerciale émettre depuis les Etats-Unis.
ndlr : n'oublions pas les travaux d'un certain Nikola Tesla, qui a contribué à l'avancée scientifique dans ce domaine. Lire à ce sujet :
RX : Quel retentissement a le phénomène en France ?
La France se met plus tardivement que les Etats-Unis à la radio. Mais, contrairement à d'autres pays, la France distingue d'emblée service public et entreprises privées. L'un est financé par une redevance qui voit le jour dans les années 30 et l'autre par la publicité. Il faut attendre la fin de la Seconde Guerre Mondiale pour voir un changement. Pour sanctionner les nombreuses radios collaborationnistes, l'Etat décide d'instaurer un monopole sur le territoire français. Aucune radio n'émet sans l'aval du pouvoir. Cependant, des radios dites périphériques émettent en toute légalité sur les grandes ondes. Une des plus célèbres est RTL, dont les studios sont en France mais l'émetteur au Luxembourg. Suivront ensuite Europe N° 1 et d'autres groupes privés.
RX : Combien de temps faut-il attendre avant la première radio libre ?
La première vraie contestation massive du monopole d'Etat a lieu près de 30 ans plus tard, en mars 1977, avec Radio Verte. La France est alors en pleine période électorale. Brice Lalonde, candidat de la liste Paris Ecologie, organise un "coup de bluff" en direct sur TF1. Il exhibe un récepteur qui retransmet le signal d'un mini émetteur couplé à un magnétophone manipulé dans le public par Antoine Lefébure. Le retentissement médiatique est tel que, deux mois plus tard, une vraie émission a bien lieu en direct sur la bande FM ! La radio apparait alors comme un instrument de contestation du pouvoir à l'échelle nationale, mais aussi locale. "Radio Verte Fessenheim" se crée par exemple pour contester la construction d'une centrale nucléaire en Alsace.
RX : Quel est l'accueil du public ?
À l'époque, l'auditoire français est demandeur de plus de diversité radiophonique. Il ne se contente plus des émissions des radios d'Etat et des radios privés périphériques, il réclame d'autres programmations musicales et des informations alternatives. Parfois, les radios libres naissent d'initiatives citoyennes, comme "Radio Campus Lille" qui voit le jour, dès 1969, grâce à des étudiants.
RX : Quels sont les obstacles techniques pour créer une radio libre à l'époque ?
Jusqu'à la légalisation des radios libres en 1981, les obstacles ne sont pas tant techniques que judiciaires. Un émetteur coûte certes cher (entre 1500 et 4000 francs de l'époque), mais il est facile d'émettre ensuite car la bande FM est quasi vierge. En revanche, la surveillance de l'Etat est active et la répression sévère. Les émissions sont brouillées grâce à des émetteurs puissants se positionnant sur la même fréquence, le matériel est saisi et les auteurs encourent de lourdes amendes (10 000 à 100 000 francs), voire une peine de prison. C'est pourquoi les radios libres se fédèrent rapidement en associations ou syndicats (Association pour la Libération des Ondes en 1977, Fédération Nationale des Radios Libres en 1978). Individuellement, chaque radio libre assure sa survie, soit en émettant la nuit quand la surveillance est moindre, soit en décalant les fréquences d'émission pour contourner le brouillage.
RX : Aujourd'hui on ne parle plus de radios libres, mais de radios associatives. Comment expliquer cette évolution ?
Les radios libres correspondent à une époque de contestation du monopole d'Etat, cantonnée entre 1977 et 1981. Après, on parle de "radios locales privées". Aujourd'hui, une station radio tient son droit d'émettre du Conseil Supérieur de l'Audiovisuel. Dans certains endroits comme Paris, la bande FM est saturée, ce qui montre bien la diversité du contenu radiophonique. Les radios associatives correspondent à une catégorie particulière de radios privées, la catégorie A. Cela implique pour ces radios que la publicité représente moins de 20% de leur chiffre d'affaires. En retour, elles reçoivent une aide financière du Fonds de Soutien à l'Expression Radiophonique. Ce qui a changé, depuis les radios libres, c'est surtout la curiosité de l'auditeur. Alors qu'il réclamait plus de liberté d'expression en 1980, il ne s'intéresse plus qu'à une ou deux radios thématiques aujourd'hui, surtout pour un sentiment d'appartenance à un groupe. Cette tendance semble particulièrement forte chez les adolescents, qui écoutent en masse ou NRJ ou Skyrock ou Fun Radio, et pratiquement rien d'autre. Un autre déclin significatif est celui de l'engagement associatif, qui s'est effondré depuis les années 90. On le constate par exemple avec les radios associatives, qui éprouvent de plus en plus de difficultés pour renouveler leurs forces.
RX : Croyez-vous à un mouvement comparable aux radios libres sur le Web, que l'on appellerait par exemple "blogs libres" ?
Oui et non. Les blogs sont certes un lieu de liberté d'expression, mais, à part quelques-uns qui parviennent à fidéliser une certaine audience, la plupart sont peu ou pas vus. En France, il y a le mastodonte Skyblog, qui réunissait début 2008 13 millions de blogs, ce qui parait énorme. Mais, ce chiffre devient dérisoire en considérant que le nombre de pages de blogs vues chaque jour est du même ordre. Autrement dit, un internaute par blog : le phénomène est donc bien loin de déplacer les foules !
Pour en savoir plus sur les radios libres :
Nouveau Monde, éditeur de "La Bataille des Radios Libres" : http://www.nouveau-monde.net/livre/?GCOI=84736100917790
Blog sur le mouvement des radios libres : http://radios-libres.over-blog.net/
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