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L'histoire scientifique des races

Ce sont les scientifiques du XVIIIe siecle qui ont pour la premiere fois classé l'espece humaine en différentes "races". Retour sur l'histoire d'une théorie qui a dérivé de maniere tragique dans la sphere publique.

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Pas si bêtes !

La paternité d’une nouvelle connaissance est toujours sujette à débats. Surtout dans une discipline  telle que la biologie pour laquelle l’introduction de mécanismes simples relève du coup de génie. Que se passerait-t-il si deux scientifiques porteurs de deux visions opposées sur un concept révolutionnaire venaient à se rencontrer ? Rangeront-ils leur objectivité au placard ? Imaginons un peu ce que pourrait donner de nos jours la rencontre entre Lamarck et Darwin…

 

 

  Darwin (à gauche) s'explique avec Lamarck (à droite) sur la théorie de l'évolution (© Ludovic Fery)

 

Lamarck : C’est injuste. Partout les gens parlent de vous ! Vos textes sont enseignés à l’école, vous êtes encore régulièrement cité dans les publications scientifiques, des journaux ressortent à la première occasion votre joli minois… Vous êtes pourtant aussi mort que moi, non ?
 
Darwin : Ne soyez pas jaloux. Votre nom est aussi régulièrement cité quand il s’agit d’évolution des espèces. La France ne vous rend peut-être pas assez hommage à votre goût ?
 
Lamarck : C'est bien peu de le dire : tout ce que l'on retient de moi aujourd'hui c'est une vulgaire station de métro ! Remarquez, je préfèrerais être jeté aux oubliettes plutôt que de me voir prêter des idées qui ne sont pas les miennes. Comme si je n'avais pas été assez raillé par mes pairs de mon temps ! Vous-même n’y êtes pas totalement innocent je crois ?
 
Darwin : Voilà des balivernes plus grosses que vous ! J’ai pourtant rendu hommage à votre carrière en vous décrivant comme le premier grand théoricien du vivant. Je ne sais pas ce qu'il vous faut !
 
Lamarck : Balivernes ? Ce mot ne vous est pas coutumier. En revanche, vous aimez qualifier mes propos de véritables sornettes. Hé oui, figurez-vous que toutes vos correspondances relèvent maintenant du domaine public[1]. Vous voilà victime de votre succès !
 
Darwin : C’est ennuyeux effectivement… Leur publication à l’époque m’aurait à coup sûr valu la réputation d’hérétique. J'ai pu m'emporter contre vous, je le reconnais. Pour ma défense, il y avait urgence. Ce Wallace[2] menaçait de me griller la politesse juste avant la publication de L'Origine des espèces. Mais comme je lui ai dis, ma théorie de sélection naturelle allait beaucoup plus loin que ses travaux. Je suis allé jusqu'à lui proposer de publier ses conclusions dans les journaux, heureusement qu’il n'en a pas tenu compte…
 
L : Vous n'aviez que peu ou pas de concurrence à votre époque. Sans compter vos défenseurs les plus acharnés, comme Thomas Huxley, votre bouledogue comme certains l’appelaient affectivement. Je ne comprends pas, pourquoi avoir pris tant de précautions avant de daigner proposer votre théorie ?
 
D : Certes, j'avais quelques soutiens de poids dans la communauté scientifique. Mais L'Origine des espèces a tout de même eu un retentissement démesuré. Vous n'avez pas vu les caricatures de moi dans la presse ? J'étais devenu Darwin le chimpanzé à tête d'homme. C'est ridicule car je n'ai jamais parlé de l'homme dans L'Origine des espèces. Je crois en fait qu'il y a eu confusion avec certaines de vos idées !
 
L : Je n'ai jamais dit que l'homme descendait du singe mais que l'homme faisait partie du règne animal.

D : Hé bien, croyez-moi, une telle phrase m'aurait valu un procès comparable à celui de Galilée pour sa révolution terrestre ! Rappelez-vous les accusations auxquelles ce digne Huxley a eu à répondre devant l'Église[3]. Du coup même dans La filiation de l'homme et l'évolution liée au sexe je me suis bien gardé de me prononcer quant aux éventuelles origines de l'homme.
 
L : Tout de même, vous comme moi avons intégré le principe de transformation dans notre théorie de l'évolution. L'homme est nécessairement apparu à partir d'espèces qui lui sont antérieures, non ?
 
D : Je me méfie aujourd'hui du transformisme. Regardez les dérives auxquelles ce concept peut conduire. Que penser de cette image figée dans les manuels scolaires où l’on voit le chimpanzé se transformer graduellement en être humain ? Cela revient à considérer que le chimpanzé actuel aurait complètement cessé d'évoluer. Nous sommes tous deux partiellement responsables de cette vision déformée de la réalité. Nous aurions dû être beaucoup plus catégoriques : il n'y a pas eu d'espèces intermédiaires entre le singe et l'homme, juste plusieurs lignées d'hommes qui ont coexisté et se sont superposées sur des milliers d'années. Finissons-en une fois pour toutes avec un déroulement linéaire de l’évolution.
 
L : Là-dessus nous sommes d'accord. Il faut s'opposer absolument au fixisme[4]. Plus aucun biologiste aujourd'hui n'est assez fou pour dire qu'une espèce traverse les temps géologiques sans subir aucune modification ! Avez-vous entendu parler du cas du cœlacanthe ?
 
D : Bien sûr, quelle victoire sur les opposants de l’évolution ! Ce poisson ancestral bien vite promu au rang de fossile vivant... sur la seule raison que de vieux restes fossilisés ressemblaient à s’y méprendre à un animal pêché dans les eaux d'Indonésie. Ce pauvre bougre est devenu subitement la clé de toutes les questions irrésolues de la biologie. On a même fait de lui le « chaînon manquant » entre les poissons et les reptiles...
 
L : Jusqu’à ce que des différences notables sautent aux yeux des scientifiques : le cartilage au niveau des nageoires avait par exemple une composition bien différente. Quelle déconvenue ! L’animal avait donc bien subi une transformation. Par contre personne ne sait à quand remonte exactement l’apparition de ce nouveau caractère. Selon moi, puisque ces animaux semblent avoir une longévité exceptionnelle il n'est pas impossible que ce soit un seul individu qui se soit transformé pour répondre à une modification soudaine de son environnement (comme un changement de courant marin). Qu’en dites-vous ?
 
D : Hum, nous voilà revenus en terrain glissant. Si cette transformation de l'environnement s'avère exacte, le plus probable est que cet individu précis n'était plus adapté et en est mort, sans doute sans descendance. Qui plus est, je vous rappelle que la durée de vie du cœlacanthe reste une grande inconnue. Si l’on pense qu’il a effectivement une bonne longévité à l’état sauvage, sa survie à l’état captif ne dure que quelques mois. Voyez-vous, cher Lamarck, vous n'êtes peut être pas fixiste pour un sou mais bien trop finaliste[5] à mon goût. À vous lire, un être vivant a toujours le choix de s'adapter à son environnement. Ce modèle est trop parfait car il exclurait le phénomène naturel d'extinction. Je pense au contraire que c'est la nature qui décide en la matière. Ne vous trompez pas, je respecte énormément vos travaux en tant que naturaliste, notamment sur les invertébrés, mais vous avez manqué d'après moi d'une vision plus globale du monde vivant. Si vous aviez quitté un peu plus le Jardin du Roi pour me rejoindre sur le Beagle[6], vous auriez vu à la fois toute la diversité et l'unité du monde vivant. Cela vous aurait évité des erreurs passables comme votre histoire évolutive de la girafe.
 
L : Une seconde ! Là-dessus je dois me défendre : c'est toujours le même argument qui m'est opposé. J’ai posé les premières pierres de la théorie de l’évolution mais mes girafes au long cou ont toujours beaucoup plus de succès.
Sur cet exemple précis, j'attends d’ailleurs toujours une vraie preuve de mon erreur. Weismann est le seul biologiste à ma connaissance à avoir préférer l’expérience à la critique déraisonnée. Et puis ses conclusions ne me desservent pas complètement. Le fait que des souris à qui l’on coupe la queue donnent naissance à des souris normales ne suffit pas à remettre en cause l’hérédité des caractères acquis. Weismann lui-même a expliqué que son expérience avait vocation à montrer l’absence de contre-arguments à propos de ma théorie ! Et effectivement, je décris un phénomène bien différent chez les girafes. J’ai parlé à l’époque d’un processus d'acquisition naturel et qui ne peut s'observer à l'échelle d'une vie humaine. Nécessairement il faut plusieurs générations pour qu’une girafe grandisse pour atteindre les branches les plus hautes.    
 
D : Ce qui est faux dans votre raisonnement, c'est de penser que le cou des girafes s’est allongé en raison de l’habitude qu’elles ont prise de brouter la végétation en hauteur. Car, si nous gelions le temps à un instant donné de l'évolution, nous verrions des girafes au long cou côtoyer des girafes avec un cou plus réduit. C'est une loterie naturelle qui en a décidé ainsi, et pas une quelconque coutume alimentaire. L'environnement intervient donc a posteriori, une fois les individus nés avec des caractères parfois favorables, parfois pas. La nature opère alors une sélection des êtres les plus adaptés. Survival of the fittest[7], comme j'ai pu le noter au cours de mes observations. Je m'étonne que vous n'ayez jamais remarqué ce « tri sélectif » de la nature. Peut-être étiez-vous encore trop imprégné de l’idée d’un quelconque ordre divin chapeautant le monde vivant ?
 
L : Traitez-moi de créationniste (cf. le dossier de Réflexiences sur le dessin intelligent : http://www.reflexiences.com/dossier/130/l-intelligent-design-les-dessous-d-une-croisade/), tant que vous y êtes ! Si j'avais voulu rentrer dans le moule de mon époque, j'aurais suivi les thèses fixistes de mon collègue Cuvier, qui semblait penser que la vie apparaissait en un claquement de doigt. Pourquoi continuer à nier que mes recherches vous ont servies ? Nous devons penser à notre héritage, Darwin, et vous êtes bien mieux servi que moi de ce côté-là. Je pensais justement que vous pourriez envoyer un courrier bien pensé en rappelant mon talent d’avant-gardiste de l’évolution. Pourquoi ne pas choisir une date symbolique comme le 12 février 2009, le bicentenaire de votre naissance ? Il y aura sans doute bien trop d'hommages pour une seule personne, non ? Faites-en sorte aussi que l'on me donne une sépulture digne de ce nom : je suis toujours entassé avec d’illustres anonymes[8] pendant que vous trônez paisiblement aux côtés d'un certain Newton…

D : Hé bien, disons que je vais être fidèle à mes idées et laisser la nature décider. Que diriez-vous d'un tirage à pile ou face ?
 

L : Et un de plus qui veut jouer avec ma réputation…

 

Voir aussi : le dossier de Réflexiences sur le procès du singe http://www.reflexiences.com/dossier/105/le-proces-du-singe/



[1] Le recueil de toutes les correspondances de Charles Darwin : http://www.darwinproject.ac.uk/index.php
[2] Alfred Russel Wallace était un naturaliste et biologiste anglais, il s’est intéressé comme Darwin à la théorie de la sélection naturelle et son rôle dans l’évolution.
[3] Thomas Huxley a dû répondre à une attaque de l’évêque d’Oxford, Samuel Wilberforce, lui demandant s’il descendait du singe par son grand-père ou sa grand-mère. Peu impressionné, Huxley avait répondu qu’il préférait cela plutôt que d’utiliser « sa culture et son éloquence au service du préjugé et du mensonge ».
[4] Théorie scientifique, défendue notamment par le biologiste Georges Cuvier, selon laquelle une espèce vivante n’évolue pas au fil des générations. L’homme ne peut donc pas descendre du singe.
[5] Le finalisme consiste à croire que les êtres vivants tendent vers un objectif déjà inscrit en eux et assigné par la nature. D’après cette théorie formulée par Aristote, le hasard n’interviendrait jamais dans les phénomènes naturels.
 
[6] Voyage de Darwin à bord du Beagle entre 1831 et 1836. Darwin va recueillir de nombreux spécimens de fossiles, dont certains qu’il enverra à Cambridge pour les faire analyser par ses confrères.
[7] « La survie du plus apte »
[8] Lamarck meurt le 18 décembre 1829 et est enterré dans la fosse commune du cimetière Montparnasse.



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Dossier réalisé par Ludovic Fery

 
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